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Le mariage de Figaro de BEAUMARCHAIS

Acte V scène 3 (le monologue de Figaro) Du début jusqu'à : "à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté."

Le mariage de Figaro Acte V scène 3 (p 214-216)

Il s’agit du monologue de Figaro. Figaro a appris le rendez-vous secret de Suzanne et du comte. Il est envahi par un sentiment d'échec. L’amour de Suzanne n’existe pas, il se sent trahi par celle qui illuminait sa vie. Ce moment de crise conduit Figaro à une vaste réflexion sur sa vie. Le monologue n’a guère d’importance sur le plan dramatique (l’action est arrêtée), mais il est décisif sur le plan psychologique. Il nous montre l’âme de Figaro, dont nous partageons la souffrance, l’énergie, les doutes. Ce monologue est aussi riche sur le plan satirique : c’est l’occasion pour Figaro de s’exprimer librement contre les injustices sociales et politiques.

I / Un monologue exceptionnel pour l’ampleur et le dynamisme :

Ce monologue marque un temps d’arrêt dans le développement de l’action : sur la scène tout s’immobilise, un personnage parle seul.

a)      Un récit romanesque 

Au cœur du monologue de Figaro, nous voyons se dérouler à un rythme soutenu, toute une vie depuis la naissance (" fils de je ne sais qui… ") jusqu’au moment présent. Le récit a donc une dimension rétrospective : Figaro se retourne sur son passé. Par l’accumulation de péripéties, il y a aussi une dimension romanesque. On pourrait aussi parler de picaresque, car Figaro est issu d’une classe sociale défavorisée, et à la façon de Picaro, il tente de survivre.

b)      Les raccourcis narratifs

Ils donnent beaucoup de vitesse au récit, enchaînant les actions de façon accélérée (" je crois pouvoir y fronder Mahomet […] à l’instant un envoyé " ; " j’écris sur la valeur de l’argent […] sitôt je vois ").

c)      Plusieurs interlocuteurs

Figaro apostrophe Suzanne : au début du monologue, à travers une adresse générale aux femmes (" femme […] ton instinct est-il donc de tromper ? "). Il apostrophe pareillement le comte et longuement (" non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas[…] et vous voulez jouter ! ")

II / L’âme de Figaro dévoilée :

Un monologue est l’occasion pour un personnage de théâtre de dire sans contrainte ce qu’il ressent, de réfléchir sur soi, sur son passé. Figaro se parle à lui-même, médite tout haut devant nous, comme s’il était seul et nous dévoile son âme à nu. Le véritable nom de Beaumarchais est Pierre Augustin Caron ; Figaro est en quelque sorte le fils spirituel de Beaumarchais. Il est probable que " fils Caron " soit devenu Figaro.

a)      Le désarroi

Dans cette scène, on voit et on entend un homme qui souffre. La souffrance est fondée sur un double sentiment de trahison et d’humiliation. Le ton de la voix exprime son désarroi (didascalie initiale). Il est perceptible aussi dans certaines interruptions du discours : " après m’avoir obstinément refusé […] au milieu de la cérémonie ! … " La proposition principale reste suspendue, interrompue par des signes de ponctuation qui notent le trop-plein de rage ou de désespoir ; même analyse pour " et moi, comme un benêt… ". Malgré cette souffrance, Figaro souhaite s’en sortir ( " je veux être honnête et je veux courir une carrière honnête " ).

b)      La trahison de Suzanne et l'humiliation face au comte

Figaro se croit trahi par Suzanne. Cette trahison fait s’écrouler une nouvelle fois l’espoir de trouver une place dans le monde ( " et partout je suis repoussé ! " ). Figaro souffre aussi de se retrouver dans la position ridicule de cocu (" me voilà faisant le sot métier de mari "). Le fait que le comte lui prenne sa future femme a un retentissement social qui va bien au-delà de l’humiliation personnelle ; elle signifie à nouveau la défaite de l’homme humble face au " grand seigneur ". L’humiliation présente réveille et avive les humiliations passées.

      c)      L’effet sur le spectateur de l’existence de Figaro :

Dans son récit autobiographique, Figaro récapitule les évènements heureux ou malheureux de son expérience : naissance restée longtemps énigmatique (" fils de je ne sais qui ") ; appartenance au bas de l’échelle sociale (" perdu dans la foule obscure "), et même au bas-fond de la société (" volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs ") ; expérience de l’emprisonnement et de la pauvreté. Une vie où les échecs fréquents succèdent aux réussites, les hasards heureux aux hasards funestes… En écoutant un Figaro souffrant, Beaumarchais éveille une sympathie chez le spectateur. Nous savons qu’il n’y a pas de raisons de souffrir, car nous savons que Suzanne ne le trompe pas. Le désarroi de Figaro donne une image nouvelle du personnage ; ce n’est plus seulement un esprit brillant, qui a réponse à tout, qui se sort de tous les mauvais pas, c’est aussi un homme blessé, faillible et sensible.

III / Le goût de la polémique :

Revenir sur le passé est pour Figaro l’occasion de régler ses comptes avec les puissances qui se sont opposées, et continuent de s’opposer à lui.

a)      La satire sociale

Figaro critique l’injustice de l’organisation sociale dont la hiérarchie ne repose pas sur le mérite personnel. Le roturier, non noble, doit compenser le hasard de sa naissance humble par des efforts et des mérites considérables (" il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister… "). Au 18 ème siècle, il est devenu courant de critiquer la société d’ordres où la valorisation  de " la naissance " (valeur aristocratique) pénalise le " mérite " personnel et l’esprit d’entreprise (valeurs de la bourgeoisie montante).

      b)      La satire politique

Figaro développe un véritable manifeste contre la censure des écrits, dans la littérature (l’expérience de la comédie interdite pour plaire aux " princes mahométans " ; l’essai économique qui le conduit en prison) et dans le journalisme. Il en profite pour souligner, en termes ironiques, conjuguant grandiloquence (" je laissai l’espérance et la liberté ") et allusion (" le pont d’un château fort " : cela peut être une allusion de Beaumarchais à la Bastille), le caractère arbitraire des emprisonnements pour " délit d’opinion ".

Conclu : Figaro est un personnage émouvant. Jusque là, il s’imposait comme beau-parleur, et homme d’intrigue plein d’imagination ; ici, il nous touche par son désarroi, sa combativité ; il devient très attachant. Figaro est aussi un personnage hors du commun. Il n’est plus seulement serviteur, son récit nous prouve qu’il l’est par hasard. Il acquiert ici une dimension humaine, qui rompt avec la tradition antérieure du valet de comédie : sa psychologie, son existence tumultueuse, en font à la fois un être à la personnalité complexe, romanesque, un homme des lumières, et un porte-parole de Beaumarchais.